| J'avais la bonne
place au football, je tenais les buts...ça me permettait de réfléchir...J'aime
pas, moi, qu'on me dérange, je laissais passer presque tout... Au
coup de sifflet, les morveux ils s'élançaient dans la bagarre,
ils labouraient toute la mouscaille à s'en retourner les arpions,
ils chargeaient dans la baudruche, à toute foulée dans la
glaise, ils s'emplâtraient, ils se refermaient les deux châsses,
la tronche, avec toute la fange du terrain. Au moment de la fin de la séance,
c'était plus, nos garçonnets, que des vrais moulages d'ordure,
des argiles dégoulinantes...et puis les touffes de colombins qui
pendaient encore après. Plus qu'ils étaient devenus bouseux,
hermétiques, capitonnés par la merde, plus qu'ils étaient
heureux, contents... Ils déliraient de bonheur à travers
leur croûte de glace, la crêpe entièrement soudée.
extrait de "Mort à crédit" publié chez GALLIMARD |
| Le ballon de football
a une âme. Quand l'air ne l'emplit pas, elle est molle et sans vie.
Qu'on lui insuffle de l'air, et l'âme du ballon de football se gonfle;
elle a beau sembler encore morte, elle est déjà prète
à bouger, à ce qu'on la fasse bouger.
Quand l'âme du ballon est pleine d'air, on peut faire bouger le ballon: il peut rouler, filer comme une flèche, il peut bondir, faire des cabrioles, il peut voler, s'engouffrer dans les mailles du but, il peut s'exposer, grâce à l'air qui l'emplit, à la résistance de l'air extérieur, il peut résister quelque temps à la pesanteur terrestre. Le ballon, dont l'âme de caoutchouc est pleine d'air, peut être bougé par des corps qui, eux, bougent tout seuls, communiquant leur mouvement aux objets et les faisant bouger. Mais, comme tout objet, le ballon est sournois. On ne peut calculer à l'avance ni son mouvement, ni la direction ou la nature de son mouvement. Plus le ballon contient cet élément qu'est l'air, plus il se montre récalcitrant à l'élan extérieur. Plus son poids extérieur se rapproche de celui de l'air, moins il obéit à l'impulsion humaine et d'avantage aux lois naturelles, qui faussent la force du mouvement humain, et la linéarité qu'on en escomptait pour en faire un désordre sans géométrie. extrait de "J'habite une tour d'ivoire" publié chez BOURGEOIS |
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Maintenant que le
stade était réquisitionné, Gonzalès se sentait
tout-à-fait désoeuvré. C'était une des raisons
pour lesquelles il avait accepté cette surveillance.... Le ciel
était à moitié couvert, et Gonzalès remarqua
avec regret que ce temps mi-pluvieux mi-chaud était le plus favorable
à une bonne partie. Il évoquait comme il pouvait l'odeur
d'embrocation dans les vestiaires, les tribunes croulantes, les maillots
de couleur vive sur le terrain fauve, les citrons de la mi-temps, ou la
limonade qui piquait les gorges desséchées de mille aiguilles
rafraîchissantes...
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| Le football. Quel
sport est plus laid, plus balourd et moins gracieux que le football ? Quelle
harmonie, quelle élégance l'esthète de base pourrait-il
bien découvrir dans les trottinements patauds de vingt-deux handicapés
velus qui poussent des balles comme on pousse un étron, en ahanant
des râles vulgaires de boeufs éteints ?
Quel bâtard en rut de quel corniaud branlé oserait manifester publiquement sa libido en s'enlaçant frénétiquement comme ils le font par paquets de huit, à grands coups de pattes grasses et mouillées, en ululant des gutturalités simiesques à choquer un rocker d'usine ? Quelle brute glacée, quel monstre décérébré de quel ordre noir oserait rire sur des cadavres comme nous le vîmes en vérité, un certain soir au Heysel où vos idoles, calamiteux goalistes extatiques, ont exulté de joie folle au milieu de quarante morts piétinés, tout ça parce que la baballe était dans les bois ? Je vous hais, footballeurs..... extrait de "Chronique de la haine ordinaire", parue au SEUIL |
| Pendant une heure et demie de jeu, qu'ai-je fait
sinon accepter ? Accepter d'un coeur mâle et libre. C'est-à-dire
constentir avec regret et en approuvant. J'ai accepté que le soleil
se cachât lorsqu'il eût gêné nos adversaires,
pour se montrer quand c'était nous qu'il gênait. J'ai accepté
de faire ma partie dans des combinaisons de jeu que je jugeais vouées
à l'échec...J'ai accepté des efforts et des fatigues
que je savais inutiles, comme de poursuivre un homme plus vite que moi,
pour la seule satisfaction morale d'avoir tenté tout ce qui pouvait
être tenté... J'ai accepté dix fois que l'arbitre jugeât
à notre détriment, et je n'ai rien dit...J'ai accepté
mes lacunes, que pendant une heure et demie j'ai mesurées, ah! je
t'assure, sans que rien m'en soit caché. Je sais que je manque de
souffle, que je me laisse prendre le ballon, que je n'ai pas le coup de
pied précis...Je sais que je suis le siège d'une puissance
aussi mystérieuse que l'électricité, la forme,qui
vient, s'en va, revient, sans raison et en dehors de toute règle
connue, qui me donne à dix heures la plénitude d'un demi-dieu
et me fauche les jambes à onze heures et demie, qui renaît
soudain du fond d'un brisement total, qui disparaît pendant des jours
au plus fort d'un entraînement...et surlaquelle je ne puis rien.
Je sais cela, je l'accepte, et ainsi faisons-nous tous.
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Jean Paul Dubois
| Depuis quelque temps,
à la fin des entraînements, assis sur le banc, je reste prostré,
les yeux baissés à regarder mes pieds rougis et déformés....Le
coach vient parfois s'asseoir près de moi, et allume une cigarette.
Il ne dit rien, fixe seulement mes chevilles, la trame usée de mes
tendons, et semble se demander comment je peux encore jouer avec de pareils
orteils.
J'ai honte de mes pieds. Ils trahissent mon âge, ma fatigue, témoignent de ma lassitude. Sur le terrain, l'espace d'une relance, il leur arrive encore de faire illusion. Mais à la fin des matches, lorsqu'ils se retrouvent fourbus, alignés côte à côte sur le carrelage mouillé des vestiaires, avec leur peau racornie, leurs ongles jaunis, ils me font penser à des carapaces de vieux crustacés. Lorsque j'ai commencé ce métier, je savais n'avoir à compter que sur mes pieds pour faire mon chemin dans la vie. Ils étaient mon viatique, mon orgueil, mon bien le plus précieux. J'avais foi en leur avenir, en leur loyauté. Je les faisais travailler sans cesse, les disciplinant, les soignant, les dressant comme des animaux de cirque, leur apprenant à jongler, à sauter, à dribbler, à tacler. C'est terrible, à la fin d'une carrière, de prendre conscience que l'on a consacré le meilleur de son existence à élever deux pieds... Depuis quelque temps, lors des déplacements, plutôt que de jouer aux cartes avec les autres, je me suis mis à lire. Un peu n'importe quoi. Hier soir, à l'hôtel j'ai terminé Le monde du ballon de football de Peter Handke; ça m'a vraiment fait pitié. Je ne connais pas ce type. J'ignore ce qu'il fait dans la vie, si c'est un coach à la retraite ou un journaliste prétentieux. Mais ce dont je suis certain, c'est qu'il n'a pas dû souvent se salir sur un terrain: "Le ballon a une âme,......."..Je me demande comment on peut écrire des choses aussi ridicules, de tels enfantillages. Pour le côtoyer depuis longtemps, je peux affirmer qu'il n'y a pas le moindre esprit dans les vessies, et qu'on enterre jamais les ballons morts. Avant de monter dans ma chambre, je suis allé demandé son avis au coach...L'entraîneur a laissé tourner tout ça un bon moment dans sa tête, a fermé le livre, lissé ses paupières avec ses doigts, puis m'a dit: "Laisse-moi te dire une bonne chose: j'espère que ce gars-là n'entraînera jamais un club. En attendant, toi, tu frais mieux d'aller jouer aux cartes avec les autres"... inédit, cité dans une anthologie de DELBOURG et HEIMERMANN publiée chez STOCK |
Eduardo Galeano
| Il court, en haletant,
sur le fil du rasoir. D’un côté l’attend le paradis de la
gloire ; de l’autre, l’abîme de la ruine.
Le quartier l’envie : le joueur professionnel a échappé à l’usine ou au bureau, on le paye pour s’amuser, il a touché le gros lot. Et même s’il doit transpirer comme un arrosoir, sans avoir le droit d’être fatigué ni de se tromper, on le voit dans les journaux et à la télé, on parle de lui à la radio, les femmes soupirent pour lui et les enfants veulent l’imiter. Mais lui, qui avait commencé à jouer pour le plaisir de jouer, dans les rues blanches des faubourgs, il joue maintenant dans les stades par devoir, pour travailler, et il a l’obligation de gagner ou de gagner. Les hommes d’affaires l’achètent, le vendent, le prêtent ; et il se laisse faire en échange de la promesse d’une gloire plus grande et de davantage d’argent. Plus il a de succès, et plus il gagne d’argent, plus il est prisonnier. Assujetti à une discipline militaire, il subit chaque jour le châtiment d’un entraînement féroce et se soumet aux bombardements des analgésiques et aux infiltrations de cortisone qui effacent la douleur et font croire à la bonne santé. Et la veille des matches importants, on l’enferme dans des camps de concentration où il accomplit des travaux forcés, mange de la nourriture insipide, se soûle à l’eau claire et couche tout seul. Dans les autres activités humaines, le déclin vient avec la vieillesse, mais le footballeur, lui, peut être vieux à trente ans... Ou avant trente ans, s’il se fait méchamment descendre par un tir, ou si la malchance lui déchire un muscle, ou encore si un coup de pied lui brise un de ces os qui ne se ressoudent jamais bien. Et par un triste matin le footballeur s’aperçoit qu’il a joué sa vie sur une seule donne, que l’argent s’est envolé, et la renommée aussi. La renommée, cette dame fugitive, ne lui a pas laissé le moindre petit lot de consolation. |
Jospeh Jolinon
| Claude a revêtu son maillot neuf. Sa courte
culotte laisse voir ses muscles bosselés. Ses semelles à
crampons mordent le sol à l'arrivée de la balle que ses mains
recueillent sans faute. Il lie l'arrêt au dégagemeent, et
sa promptitude subtile attire les regards des connaisseurs. Son assurance
augmente à chaque mouvement. Une combinaison habile de l'équipe
adverse, et voilà le ballon tiré au but, filant au-dessus
de la barrre....
Claude se trouve un peu nerveux. Derrière lui, la surface de but a l'air de s'agrandir. Il a, l'espace d'une second, des pieds à la tête, le sentiment du vide. A la pensée qu'il doit se défendre contre l'une des meilleures équipes du pays, le danger lui semble imminent, insurmontable, ses jambes et ses bras se figent, ses nerfs deviennent lâces, comme des ficelles. Et en une autre seconde, il voit ses avants fléchir, l'esprit d'offensive changer de camp, l'attaque adverse approcher, menée à folle allure, et le ballon inoubliable...soudain repris en vol...entrer en sifflant au centre du but... sans qu'il ait même levé la main. |
Philippe Soupault
| Le ballon est placé
au centre du terrain. Un coup de sifflet, un joueur donne un coup de pied.
Le match est commencé... Le ballon vole, rebondit. Un joueur le
suit et le poursuit, le pousse du pied, se le fait voler par un adversaire
qui à son tour le conduit vers les buts... Quand l'occasion est
bonne, il fonce et d'un grand coup de pied lance le ballon dans les buts.
Alerté, le gardien se jette sur le ballon, l'attrape et le renvoie
vers un de ses équipiers.
L'attaque reprend... Avec une habileté et une rapidité qui ressemblent à de l'acrobatie, avec une force qui dégénère en brutalité et qui se mêle à la ruse, les équipes des deux camps feintent, trompent et finissent par faire entrer le ballon entre les poteaux. L'arbitre siffle. Le résultat déchaîne l'enthousiasme des joueurs et des partisans. cité sans référence sur le site du ministère français des affaires étrangères |
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